La
tempête du siècle, j'y étais.
Un jour de décembre, j'avais pris la décision de fêter Noël
avec mon père qui réside dans les Côtes d'Armor non loin de
Paimpol.
Flanqué de ma Honda 650 Deauville acquise depuis 10 jours,
je pris le parti de descendre en Bretagne avec ma monture.
Nouveau pilote dans le monde de la moto (permis obtenu le14
novembre), plus de 500Km à parcourir sans expérience de la
route avec une bécane en cours de rodage, je prenais le
large avec une certaine appréhension.
On dit qu'à moto, il ne faut pas se fixer d'heure d'arrivée
afin de ne pas prendre de risques inutiles. Je pris donc la
décision de partir tôt le Vendredi 24 au matin afin de ne
pas rouler de nuit. La veille, un de mes collègues
m'annonçait qu'on attendait une tempête le lendemain.
Néanmoins ma décision était arrêtée, je goûtais pleinement
l'aventure qui m'attendait.
Contretemps : le pantalon de cuir sur mesure que
j'attendais ne sera prêt que le lendemain midi. Hors de
question de faire la route sans, en cas de chute c'est la
seule protection digne de ce nom.
Vendredi
24 8h00. Villeneuve (92)
Mal
dormi à cause de l'appréhension, je dépose la chienne chez
sa nourrice à Boulogne, je remonte jusqu'à Ikea paris-nord
pour acheter des pulls irlandais façon cadeau de noël.
Retour à la maison, je m'équipe.
Vendredi
24 10h00. Villeneuve (92)
Caleçon
ou slip ? Avec quoi j'aurais moins froid ? Allez, caleçon.
Un pantalon de pyjama Damart qui n'avait jamais servi
(merci belle-maman) en deuxième couche. Un sweat-shirt et
un pull col roulé Irlandais. La veste de ski Décathlon, un
pantalon de pluie acheté la veille au cas où mon pantalon
de cuir ne serait pas près à midi. Les sous-gants, les
gants, une paire de chaussettes de ski, des bottes de
cavalier, ca devrait être bon. Mise en place de la sacoche
de réservoir, je répartis le poids des cadeaux et des
fringues pour trois jours entre les sacoches latérales, le
top-case et la sacoche de réservoir. Le road book est bien
en vue sur la sacoche.
Vendredi
24 11h30. Villeneuve (92)
Départ
pour le boulevard brune où m'attend mon cuir. La vache !
Qu'est ce que ca prend comme place une sacoche de réservoir
! Ca monte jusqu'à mi-poitrine. Bon cool, je me dis que je
pourrais m'appuyer dessus comme un dosseret inversé.
Embouteillage sur le périph', il pleut, le nouveau casque
est génial, pas froid, pas de buée et merci la bulle haute.
J'arrive à la boutique : "c'est prêt dans 10 minutes !"
bon, j'attends en me réchauffant. Passé 20 minutes, je
suggère au tanneur : "j'ai peut être le temps de manger un
bout ?", réponse : "oui, oui, même deux bouts !". Bon,
brasserie d'à côté et top génial le plat du jour c'est un
bœuf-bourguignon. Je me dis que ca tiendra au corps pour
faire les 500 bornes. Je reviens, le pantalon est prêt,
super confortable malgré le pyjama en dessous. Allez c'est
bon, je remets le pantalon de pluie par-dessus et en route
!
Vendredi
24 13h30. Paris (bvd brune)
C'est
parti ! un coup de boulevard extérieur, ah m…... l'accès à
l'A6 est fermé, bon allez Porte d'Italie via Gentilly,
j'arrive sur l'A6 bouché comme jamais. Tant pis pour le
code de la route : bande d'arrêt d'urgence jusqu'à
l'échangeur A11... Ca y'est ca roule, enfin bon jusqu'à
5000 tours, pas plus : je suis en rodage, ca fait un bon
110Km/h. Il pleut toujours mais je n’ai pas froid. Par
contre la circulation est dense, j'alterne la conduite
pépère et le faufilement entre les voitures, j'expérimente
ainsi le balancement gauche droite entre deux files de
voitures. Marrant mais éprouvant physiquement et
nerveusement car on n'y voit pas grand-chose avec cette
pluie...
Au bout d'une heure je suis épuisé et j'ai envie d'une
clope, je m'arrête dans une station-service histoire de
faire le plein. J'ai déjà fait 100 bornes mais en 1h30
seulement depuis le boulevard brune, pas génial le chrono.
Je regarde l'état du linge dans la sacoche de réservoir :
humide, bon bin ca serait bien que je rabatte la protection
pluie par-dessus...
Vendredi
24 14h30. Quelque part sur l'A81
Marrant
comme on perd la notion du temps et des distances en moto.
J'ai l'impression de me traîner, le compteur marque 400Km,
encore 200 bornes pour terminer le rodage. J'arrive au
Mans, re-pause. Le vent s'est levé et ca commence à
bastonner dur. Je discute avec un motard qui possède un
trail Kawa KLE. Il ne peut pas dépasser les 120Km/h à cause
du vent, les embardées sont trop violentes. Il va jusqu'à
Quimper, bonne route mon gars, et bon courage parce que ca
commence à devenir costaud !
Vendredi
24 15h30. Entre le Mans et Laval.
Le
compteur marque 500Km, il fait sombre, ca pleut comme vache
qui pisse, j'ai mal au cervicales tellement je lutte contre
le vent sud sud-ouest. Les embardées vers la droite sont de
plus en plus violentes. J'ai peur de me retrouver scotché
sur le rail de droite. Je ne me faufile plus entre les
bagnoles que quand j'ai vraiment la place de le faire : je
n’ai pas envie de me retrouver agglutiné contre une
voiture. Parfois les rafales tournent court et la position
à 45°vers la gauche manque de me foutre par terre sans la
résistance du vent.
Vendredi
24 16h30. Laval.
Pieds
et mains trempés, je suis crevé. Deux trois grosses
frayeurs à cause du vent. Je fais le plein dans une
station-service. J'enlève les chaussettes trempées et les
remplace dans les toilettes par deux paires sèches (enfin
pas trop humides). J'essaye de faire sécher les gants avec
le sèche- cheveux, ca marche pile-poil. Je me retiens de
manger un bout histoire de faire honneur à la dinde qui
m'attend en Bretagne. Petit coup de fil à mon père pour lui
dire que je ne suis qu'à Laval. Bon allez, les 600Km sont
atteints, période de rodage terminée : je vais pouvoir
allumer. Bin non, même punition que la Kawa, passé 120Km/h
c'est la casse-pipe assuré.
Vendredi
24 17h30. Rennes.
Il
fait nuit, il pleut toujours, je ne sais plus si je suis
toujours sur l'autoroute ou déjà sur la N12. Ca castagne
comme jamais j'ai vu ça (j'ai su plus tard que j'encaissais
des rafales à plus de 110Km/h) . Les cervicales me font mal
à hurler et de guerre lasse je laisse le vent me balader la
tête à sa guise. Pourtant je tiens, tout du long
j'engueulai Eole en lui criant :"tu m'auras pas ! tu
m'auras pas !", "enf…... ! Tu vas te calmer ou je sors la
boîte à gifle !". Je pilote comme un automate, le trou noir
jusqu'à mi-parcours en direction de Saint-Brieuc. Toujours
la position à 45° en relevant la moto quand elle est prête
à se coucher. Il faut toujours éviter les voitures qui font
elles aussi des embardées. Passer les camions la tête dans
la bulle afin de faire moins de prises au vent à la sortie
du dépassement (sinon l'appel d'air vous happe et vous
rabat sur le camion). Les dépassements se font la tête dans
la bulle sans aucune visibilité à cause de la pluie sur la
visière et sur la bulle.
Et là, là, la trouille de ma vie. Brusquement la moto
n'avance plus tout droit mais se déplace en glissade vers
la droite. Je n'ai plus aucune adhérence, la moto est bien
droite (pour une fois) mais elle se translate vers le rail
de sécurité. Imaginez un jeu vidéo où l'on peut au bout
d'un couloir à angle droit bouger vers la droite tout en
conservant la roue avant dans la même direction que
précédemment. Premier réflexe : frein avant, vite relâché
au cas où ca ferait empirer les choses. Je rétrograde
doucement tous les rapports et je m'arrête au bout de 200m
qui m'ont paru interminables. 5m de plus et je finissais
dans la glissière. Déjà trempé, je n'avais plus un poil de
sec. 10Mn pour me calmer et je repars à 20Km/h pour 10
bornes sur la bande d'arrêt d'urgence.
Vendredi
24 19h30. Saint Brieuc.
Je
sais plus où j'en suis coté Km au compteur, mais bon
j'arrive à Saint Brieuc 2 heures après avoir quitté Rennes.
J'ai failli arrêter tout à Lamballe mais l'orgueil, la
dinde et Noël avec mon père me force à continuer.
Je m'arrête dans une station-service pour reprendre mes
esprits, la station ferme mais ils m'offrent gentiment un
chocolat chaud. Je leur raconte mes aventures, ils
compatissent. Bon allez, on y retourne. Ils sont bien à la
DDE de Saint Brieuc quand on arrive dans la baie juste
avant le pont, il y a panneau lumineux qui affiche "danger,
vent violent" (des 38 tonnes se sont déjà couchés dessus),
donc je fais gaffe encore plus que d'habitude et tout se
passe bien. Mais par contre ils oublient de préciser qu'il
y'a 2 ponts coup sur coup, comme de bien entendu je me fais
happer sur le 2ème, j'en suis quitte pour une autre grosse
frayeur.
Paimpol !!!! y'a marqué Paimpol sur un panneau routier,
joie et allégresse plus que 50 bornes ! (grosso modo hein ?
j'étais plus à ça près). Ca bastonne toujours autant mais
le courage revient. A hauteur de Plélo, je vois dans les
phares d'une voiture qui venait en sens inverse un arbre
qui se couche en travers de la route. Voilà, comme ça, il
choisit le moment où j'arrive pour s'éclater par terre.
Comme dans un rêve, pas le temps de freiner ou d'étudier la
situation, je file entre deux morceau de tronc que la
chance avait désignés comme passage de faveur. Je m'égare
ensuite dans Lanvollon pour finalement retrouver à tours de
roues mesurés la route de Tredarzec jusqu'au garage qui
m'attendait.
Vous avez dit Dantesque ?
Dimanche
26, retour annulé pour cause de nouvelle tempête.
Pas envie de renouveler l'exploit.
Lundi
27. 11h Tredarzec (22).
Départ
sous un ciel gris, pas de vent et sol sec. Plaisir en
perspective… (enfin !). Il faut tout de même prendre soin
d'éviter les arbres couchés en travers de la route et pas
toujours très bien balisés.
Lundi
27. 11h30 Saint Brieuc (22).
Le vent se lève, je le prends de trois quarts arrière. Il
faut faire attention car cela fait guidonner la moto, mais
bon, rien de comparable avec ce que j'avais vécu Vendredi…
Je fais gaffe au pont de Saint Brieuc (souvenir, souvenir).
Fais pas chaud, malgré les sous-gants, en plus (on est en
Bretagne) il se met à pleuvoir.
Lundi
27. 12h30 Rennes (35).
Je
sors à Broons (quel nom) avant Rennes, j'ai les mains
gelées, la pluie est fine et pénétrante, désagréable à
souhait. Bien évidemment, les bars du coin ne font pas
resto (je galère une bonne demi-heure entre Tremeur et
Broons pour retrouver la N12). Je tombe finalement sur une
crêperie très sympa ou je peux faire sécher ma veste et mes
gants sur un radiateur. J'en profite pour prendre la météo
sur Itinéris, cool : de la flotte sur l’Ile et Vilaine, la
Sarthe, le Loiret et sur Paris.
Lundi
27. 15h30 Laval (35).
Le vent m’a rattrapé. J’ai froid aux mains et aux pieds.
Les bottes de cavalier ca le fait pas du tout quand ca
mouille froid. J’essaye d’épargner la main gauche en la
posant sur la sacoche de réservoir à l’abri de la bulle.
J’essaye de remuer le pouce droit sans succès :
engourdi par le froid. Bon, station-service, plein, café,
comme d’hab’….
Lundi
27. 16h30 Le Mans (72).
J’en
peux plus ! Trop froid ! Je quitte l’autoroute
pour trouver un magasin de moto. Objectif : acheter
des bottes de motard étanches et des sur-gants pour parer à
la pluie. Au bout d’un quart d’heure j’en trouve un grâce à
un taxi sympa.
Accueil super sympa, c’est en fait un gars du coin qui
vends des scooters et cyclos. Motard lui même, il me
désigne une paire de botte au mur. C’est les mêmes que les
siennes, à première vue c’est cher pour ce que c’est mais
bon ya que ça…. Une paire de chaussette sèche (…) ca va
déjà mieux. Au passage il m’offre les sur-gants, une
cagoule et un café. Qu’il en soit içi remercié.
Lundi
27. 17h30 Le Mans (72).
Je
quitte le magasin ravigoté, j’arrive sur l’autoroute
toujours aussi mouillé mais mes pieds ne se font plus
sentir.
Lundi
27. 18h00 La ferté Bernard (72).
Fait
de plus en plus froid, la visière se charge en buée de même
que les lunettes. La prochaine fois je mets les lentilles.
Il y a tellement de buée que je ne vois plus rien, j’essuie
constamment l’intérieur de la visière. Qu’est ce qui se
passe avec la bulle ? je vois plus rien ? Mince
mais c’est de la neige ! Alors là ! la
totale ! J’ouvre la visière et regarde sur les cotés
de l’autoroute. Ah bin oui c’est tout blanc partout. Des
congères se forment sur la route. Je réduis immédiatement
l’allure, je me souviens avoir vu des motos se planter à
l’arrêt sur la neige.
Ok, pas la peine d’aller plus loin. Je sors de l’autoroute
avec circonspection : la bretelle de sortie est gelée.
J’arrive en ville à la recherche du Campanile annoncé. Je
fais le plein d’essence au cas ou et je me renseigne sur la
route à suivre pour l’hôtel. Je finis pas tomber sur un
Climat. Allez hop c’est bon ! je m’arrête là. Quand je
dis que je m’arrête en fait je veux dire je me plante là.
Une plaque de neige que je n’avais pas vu, boum la moto par
terre. Je suis tellement crevé que j’oublie d’activer le
coupe circuit. J’arrive dans l’hôtel pour demander une
chambre et un coup de main pour relever la moto. Une
matrone et un marmiton me prête gentiment assistance.
Ouf ! me voilà dans la chambre, douche chaude pour me
dégeler et toutes les fringues devant le radiateur pour
sécher.
Coups de fil pour prévenir tout le monde, dîner moyen,
chambre moyenne mais télé. Dodo et réveil à 7h.
Mardi
28 10h La ferté Bernard (72).
En prévision des galères à venir j’ai avalé un solide petit
déjeuner à l’anglaise. Tiens il fait beau ! Si
si ! ciel bleu et tout ! Je récupère l’autoroute
de Paris, ya de la neige sur les bas cotés jusqu’à
Chartres. Pas un chat sur l’autoroute enfin je peux laisser
le moteur s’exprimer ! La poignée dans le coin le
tachymètre affiche 180km/h… royal !
Mardi
28 11h Ablis (IDF).
Bin
si, eh si ! L’autoroute est fermée pour cause de sablage.
Faut passer par Rambouillet, Versailles et tout le toutim.
Comme de bien entendu c’est complètement embouteillé, mais
eh ! je suis en deux roues allez je remonte tout ces
caisseux, j’arrive sur l’A12 pour m’arreter à Boulogne
Mardi
28 11h30 Boulogne (92).
.Eh
bin voilà, après plus de 1000 bornes, je suis devant un
plat de spaghetti avec des copains motards. Ils me saluent
bien bas devant une telle expédition, je leur promet de
raconter ça par écrit.
Allez salut ! je bosse cet après-midi !
Vous avez dit épique ?